14/11/2011

N3 : Une belle analyse de Michaël


Sous l'injonction de mon président, voici commentée ma victoire en NIII contre le MI Olivier Simon. Je n'ai toujours pas de logiciel d'échecs et je ne vais donc pas vraiment tenter de trouver le meilleur coup de la position dans mes commentaires.
Je vais seulement raconter l'histoire que j'ai vécue ce samedi.

J'avais déjà joué contre cet adversaire alors que j'étais à moitié plus jeune à l'open de St Affrique. Je m'en souviens car il m'avait infligé une défaite cuisante dans une ouverture bizarre que je jouais pour la première fois : la variante Polougaevsky de la sicilienne. Je ne me rappelle pas vraiment des coups précis mais assez bien de mon sentiment de désespoir devant les difficultés énormes qui s'étaient posées dès que j'eus atteint la fin de mes maigres connaissances théoriques. Depuis, cette défaite n'a pas refroidi ma fascination pour cette variante : je la joue encore mais guère mieux. J'étais en tout cas décidé à offrir plus de résistance ce week-end.

1. e4  c5
2. Cf3 d6
3. d4  cxd4
4. Cxd4 Cf6
5. Cc3  a6
6. Fg5  e6
7. f4  b5!?
8. e5  dxe5
9. fxe5  Dc7  
10. exf6

Hervé Daurelle a l'habitude de me faire souffrir aux Rapides du Canal avec l'autre grande variante, 10. De2

10. ...  De5+
11. Fe2  Dxg5
12. 0-0  De5 !?


Un diagramme pour ceux qui ne connaissent pas. Cette position est étonnante : elle est ouverte aux quatre vents, les blancs sont bien développés et ont déjà planté un pion en f6, la dame noire est exposée aux attaques au centre de l'échiquier et toutes les autres pièces noires sont sur leurs cases d'origine. Et pourtant... Il n'est pas si facile de forcer la position noire ! On s'aperçoit que bien que n'ayant pas bougé, les pièces noires contrôlent les cases critiques. De plus, les noirs "menacent" de se développer rapidement avec Fc5 et ils disposent de l'étrange manoeuvre Ta7-Td7 qui vient vite contester la colonne d aux blancs en cas de velléité de mat en d8 ou f7. A moyen terme la paire de fous noire sera très puissante, donc les blancs doivent trouver quelque chose, et vite ! Une exception à tous les principes échiquéens. Les blancs continuent de suivre la théorie.

13. Cf3  Fc5+
14. Rh1 Dxf6
15. Ce4  De7
16. Ce5  f5


Ici, 16 ... 0-0 semblait parfait mais une superbe réfutation tactique est connue :
17. Cxf7!!  Txf7
18. Txf7  Rxf7
19. Fh5+!  Rg8 (sinon Df3+ gagne la Ta8)
20. Cxc5  Dxc5
21. Dd8+  Df8
22. Ff7+!!  Rxf7
23. Tf1+

Après 16 ... f5, mes seules connaissances étaient :
17. Fh5+ g6
18. Cxg6! hxg6
19. Fxg6+ Rf8
20. Cxc5 Th6! 
21. Cxe6+ Fxe6 
22. Fxf5  Ff7  
et la position est pour le moins confuse.

Après un certain temps de réflexion, les blancs improvisent (je crois) une nouveauté intéressante (j'en suis sûr).
17. Fxb5+ !  On dégage le fou pour donner échec en h5 avec la dame
17. ... axb5 pas le choix
18. Cxc5

J'ai remarqué que dans cette position je pouvais tout simplement roquer et qu'il y avait égalité matérielle, ce qui constitue une satisfaction assez rare dans cette ouverture. Mais bien évidemment, j'ai consacré pas mal de temps à calculer si je pouvais encaisser la pièce et l'assaut blanc subséquent. Au final, j'en ai été dissuadé par :
18 ... Dxc5
19 Dh5+  g6
20 Cxg6 hxg6
21 Dxg6+ Rd8
22 Df6+ Rc7
23 Dxh8 Fb7 
24 Tad1 Cd7
25 Dg7 Dc6
26 Tf3!  La pression est insoutenable et je n'ai même pas l'avantage matériel. Donc : 

18... 0-0
19. b4  Ca6??

Je ne voyais pas d'autre coup et je pensais que j'allais avoir une position magnifique après le soi-disant forcé Cxa6 Txa6, qui serait suivi rapidement de l'installation des deux tours sur la colonne d et le fou sur la grande diagonale h1-a8. De plus, la structure de pions serait très favorable aux noirs car le pion b5 musèle à lui tout seul l'aile dame blanche. Malheureusement, j'ai raté toute l'idée blanche et c'est pourquoi je me mets ??

20. Df3

Horreur ! La Ta8 est attaquée et elle ne peut pas bouger à cause de la fourchette de cavalier en c6. La seule manière de la défendre est Cc7, mais on s'aperçoit qu'après Tfd1, les noirs ne peuvent plus rien bouger tandis que les blancs vont rentrer avec la dame en c6... J'ai commencé à analyser si c'était tenable, je me disais peut-être que oui, mais je m'apercevais bien que ma réflexion consistait en fait à seulement essayer de trouver à chaque fois le seul coup pour ne pas perdre immédiatement. Or j'avais une confiance absolue en mon incapacité à produire indéfiniment cet effort, de surcroît contre un MI. Je me suis donc dit qu'il fallait sacrifier la qualité dans les meilleures conditions. J'ai été spontanément attiré par 

20 ... Cxc5 
21 Da8  Fb7
où le fou à une belle diagonale et le cavalier une belle case e4. Malheureusement, je n'arrivais pas à créer de menaces concrètes. Il me semble que les blancs se défendent facilement contre toute tentative d'activation. Par exemple :
22 Da5 Ce4
23 Dxb5! Dh4
24 Tf3
En fait le cavalier e4 obstrue le fou b7 et ses cases de rentrées dans la position blanche, f2 et g3, sont facilement défendables. Il n'y a rien et de toute manière les blancs peuvent rendre la qualité si besoin est car ils ont désormais trois pions passés liés à l'aile dame. Au final 40 minutes se sont écoulées depuis que Df3 a été joué. L'essentiel de ce temps a été consacré
à évacuer la colère de ne pas avoir vu une perte de matériel sèche en un coup et à essayer de trouver une manière de m'en sortir dans la variante 20  ...Cxc5. Il y avait aussi par éclipses la question "qu'est ce que j'aurais du jouer à la place de ce foutu Ca6" à laquelle il fallait évidemment ne pas essayer de répondre pour pouvoir se concentrer sur la position présente.
En voyant le diagramme, le lecteur aura peut-être immédiatement pensé au meilleur coup de la position mais dans les conditions de la partie, il m'aura fallu 40 minutes pour sortir de la logique néfaste où on essaye absolument de trouver un miraculeux contre qui en quelques coups annule les effets du "punch" qu'on vient de se prendre. Je cherchais à créer des menaces pour dicter les événements, pour donner l'impression de ne pas me laisser faire mais cela au détriment d'une simple recherche des coups-candidats et des raisons objectives de croire en ma position. C'est donc au bout de 40 minutes que je pense à 20 ... Cxb4!. Comment ai-je pu ne pas le voir pendant si longtemps ? Les noirs récupèrent un pion pour la qualité et de plus les blancs doivent faire un important choix stratégique : après Dxa8 Dxc5, ils peuvent jouer Cd3 pour forcer l'échange des cavaliers, ce qui modifie la structure de pions et ouvre la colonne c. S'il ne le font pas, mon cavalier pourra aller sur la magnifique case d5, bouchant la colonne d et lorgnant sur f4 et e3, cases très critiques pour les blancs. Je décide donc très rapidement, par élimination et sans plus d'analyse, de jouer Cxb4 et de voir ce que les blancs vont décider. Si Cxb4 perd en ligne, c'est que ma position était déjà foutue.

20.  ... Cxb4
21.  Dxa8   Dxc5
22.  Cd3   Cxd3
23.  cxd3

Ainsi, le MI échange les cavaliers. Je ne suis pas encore arrivé à me discipliner mentalement pour évaluer stratégiquement cette position et la seule question à laquelle il me semblait falloir répondre immédiatement était "comment mettre le fou sur la grande diagonale ?", le problème étant une rapide invasion de la colonne c par les tours blanches. J'ai donc naturellement pensé dans un premier temps à 23 ...Db6 pour jouer Fb7, mais plus tard j'ai vu Tac1 Fb7 Da3 suivi de Dc5 ou De7 qui était gênant. Finalement, j'ai réussi à trouver une autre manière de faire, pas si évidente puisqu'il faut faire un petit détour :

23 ... Fd7!
Ce coup m'a remis mentalement dans la partie. J'étais content d'avoir pensé à Fd7-c6 plutôt que de m'entêter à le mettre en b7. Tac1 ne marche pas à cause de Txa8 et le pion a2 tombe. Je commence alors à réfléchir à la position en termes stratégiques.

24. Df3  Fc6
25.  De2  Dd6!


L'avantage de Fd7-c6 est qu'on peut maintenant mettre la dame sur une case plus active : de d6, elle garde un oeil sur l'aile dame, l'aile roi et le pion d3. Sur le temps de réflexion de mon adversaire, j'arrive enfin à comprendre la position. En fait, je vois que j'ai beaucoup de raisons d'y croire. L'échange des cavaliers et le passage du pion c sur la colonne d a profondément changé la position en ma faveur : avec les pions a et c, je ne pouvais pas empêcher à long terme les blancs de se créer un pion passé, mon pion b, s'il survit, ne pouvant en arrêter qu'un seul. Dans cette nouvelle configuration, le pion d n'a aucun avenir et je vois que je peux résoudre le problème de mon pion b5 : il me suffit de jouer b4! et il faudra que les blancs l'attaquent deux fois pour me le prendre. Pendant ce temps, il me suffira d'attaquer avec mon fou et ma tour le pion a2 pour pouvoir le prendre, puisqu'il ne sera alors défendu qu'avec une pièce. Ce troc m'arrange puisqu'avec tous les pions sur la même aile la qualité de plus des blancs ne leur sera d'aucune aide. Les blancs peuvent donc plutôt espérer gagner en milieu de jeu en créant des menaces sur mon roi. Or c'est très difficile. Ils  devraient infiltrer au minimum une dame et une tour sur la 7ème ou la 8ème et cela ne peut se faire sans me laisser la possibilité de créer moi-même des menaces sur le roi blanc grâce à mon splendide fou de cases blanches. Le problème technique est donc très difficile pour les blancs. Je me dis que finalement leur chance la plus sérieuse est un très long plan (que je ne détaille pas) consistant à activer les tours pour me lier en défense, puis échanger les dames, infiltrer le roi sur les cases noires puis à rendre la qualité dans certaines conditions pour pouvoir briser ma résistance. Ainsi je me dis qu'il ne faut pas rechercher une position de statu quo(commençant par exemple par Ta8, avec comme seule ambition de presser a2) mais que je crée en premier des menaces plus contraignantes. Evidemment g2 sera ma cible et je trouve une bonne manoeuvre. 

26 Tac1 Tf6!

J'avais prévu 
27 De3 Tg6
28 Tf2 Tg4!

Tg4 est une très belle case pour la tour : elle contrôle entre autres d4 et f4, elle peut aller chercher rapidement le pion a2 ou mettre la pression sur d3 via d4. Selon comment les blancs bougent, j'ai deux idées de rupture : f4-f3 ou le "chambreur" h5-h4-h3. Dans cette position, en écrivant ce commentaire, je me dis que j'ai réussi à amener plus rapidement mes pièces sur de bonnes cases et peut-être suis-je déjà mieux ! En tout cas je suis prêt à rejouer cette position. Un bon joueur aurait vu tout cela en jouant 19... Ca6, sacrifice de qualité profond qui constitue peut-être la meilleure réponse à la nouveauté du MI ! Mais dans mon cas, c'est après avoir joué 3 coups par élimination, contre mon gré et me sentant dos au mur, que j'ai réussi à comprendre les ressources de ma position. Et finalement c'est une bonne position, ce qui est rarement le cas quand on n'a pas choisi. 
Au coup suivant le MI fait une énorme bourde. Il serait intéressant de savoir ce qu'il pensait de la position à ce moment-là. Je me dis qu'il était encore satisfait du gain de matériel que je n'avais pas prévu et qu'il restait sur l'impression qu'il menait la partie et que je ne pouvais pas sérieusement le menacer de quoi que ce soit. Or :

27 Dc2?? Th6!


Joué a tempo, les blancs sont foutus !  On ne peut pas sauver le pion h2, puisque sur h3 suit Txh3+, le pion g2 étant cloué.

28. Rg1 Dxh2+
29. Rf2  Dxg2+
30. Re1 Dxg3+
31. Df2

Il me reste moins de dix minutes et je peux échanger les dames pour rentrer dans un finale avec une qualité pour 3 pions passés liés, ce qui doit être suffisant pour gagner. Je ne me sens pas de prendre une telle décision avec aussi peu de temps, me disant que ca serait trop bête de gâcher une position si proche de la victoire en prenant dans la précipitation des décisions à long terme. Il est de plus apparent qu'on peut faire "mijoter" l'adversaire quelques coups encore pour arriver au contrôle de temps. Je vois alors 
31 ... Dxd3 
32  Txc6?  De4+
mais en zeitnot j'ai peur de 32 Db6 avec peut-être un échec perpétuel. Je pense alors à ... Dd6 qui maintient la tension et menace Th2. Je me dis qu'il peut seulement faire Dc2 pour à nouveau attaquer mon fou, et à nouveau je ne le défendrai pas en jouant Th2! Dxc6 De5+ Rd1 De2 mat. Bis repetita placent ! Cette idée me séduit

31 ... Dd6
32 Dc2!

Il joue Dc2 quand même ! Je me dis que c'est curieux qu'il me laisse faire la manoeuvre prévue. Je me doute de quelque chose et voici ma plus grande fierté dans cette partie : j'ai déjoué un piège fantastique. 

32 ... Th2?
33 Dxc6+ De5
34 De4!!
Et on ne peut pas prendre la dame à cause de Tc8 mat ! Les blancs ont une tour de plus nette. Quel piège ! Je décide alors de répéter la position et je calcule mieux Dxd3. Je vois alors qu'il n'y a pas d'échec perpétuel : je peux manoeuvrer le roi en f8 et couvrir par Fe8. Donc :

32 ...  Dg3+ !
33 Df2  Dxd3!
34 Db6 Th3! (Th2? Db8+)

et après quelques échecs le blancs ne pourront plus éviter le mat commençant par Te3+. Abandon des blancs. 

Cette victoire était d'autant plus agréable qu'elle a participé à une belle performance collective qui nous a fait gagner le match.

6 commentaires :

Anonyme a dit…

Quelle partie ! Quelle analyse !
Merci Michael de nous faire partager les réflexions d'un 2300, c'est très instructif...
Un régal pour un joueur de Najdorf comme moi.
François (Canal 2)

Yegonzo a dit…

Salut Michael.
Superbe partie et superbe analyse. Merci.
32...Th2 m'a l'air bon quand même puisque sur 33.Dxc6, tu as Dg3+ qui va mater non ?
Cap'tain

Captain Beefheart a dit…

Oui, merci beaucoup Michaël.

Ton style nous fait vibrer et nous captive totalement.

alain a dit…

Excellent !! j'ai bien apprécié le commentaire sur 20.Df3 et la gestion de la 'panique' qui s'en suit... j'essaierai de l'appliquer dans mes parties en repensant à ces 40 minutes bien dépensées finalement.

la remarque de Yegonzo à l'air juste mais nous priverait du joli De4!!

merci à toi pour la partie et aussi au président ;)

Krusti a dit…

1 e4 c5
2 Cf3
Les blancs déjà commettent une assez grave imprécision en ne privilégiant pas le seul véritable coup de bambou qu'est 2 b4.
Mais l'heure n'est pas à la contre-culture, merci Michael pour cette précieuse analyse.
Je vous laisse j'ai un SMS de mon éditeur que je dois rappeler, il me harcèle relativement à la prochaine parution de mon ouvrage :
"La sicilienne, une défense enfin carbonisée".
Je me demande qui pourrait me rédiger une préface...

Stéphane Laborde a dit…

Très très bon cette analyse ! On s'y croirait, en plein dans le match !